27 mai 2013

Passé de mai






C'est sous la pluie qu'elle m'est revenue l'odeur de la luzerne que j'allais porter aux lapins. Je devais avoir l'âge qu'à Ruben aujourd'hui. J'ai revu les gestes de mon grand-père pour ouvrir les clapiers et mes mains hésitantes de peur de me faire croquer un doigt. Je n'avais pas pensé à lui depuis que j'avais planté mes petits pois et mes patates dans le carré du potager qui contient maintenant ses cendres. A l'approche de mes 40 ans, il y a des fantômes qui me visitent un peu plus souvent. Alors ce soir, profitant du soleil je suis allée tondre la pelouse, m'envirer de vert. Je me suis accroupie vers mes courgettes, les trois pieds que la pluie n'a pas fait pourrir pour leur demander de résister, d'attendre encore un peu, il allait bien finir par arriver pour de vrai ce soleil. Je ne suis toujours pas une bonne jardinière mais dans mes gestes j'essaye de mettre un peu de  lui, même si je sais que ça le ferait beaucoup rire de me voir parler à mes légumes ! 

C'est en sortant de la projection du Passé,  qu'il m'est revenu le souvenir précis de ces deux heures dans la cuisine de notre première maison avec Mister Wood à attendre que la fille d'avant trie et emporte ses affaires. Je n'y avais pas pensé depuis des années à ce moment où son passé, ses vies de chat, ses vies d'avant moi, avant nous, étaient sous mon nez. Je me souviens qu'à l'époque j'avais peur de ne pas trouver ma place dans cette vie, peur que la fille d'avant ait laissé un parfum trop fort dans la sienne. 18 ans après je pourrais en sourire  mais c'est peut être cette peur qui me fait marcher à pas de chat, sans déranger les souvenirs qui ne m'appartiennent pas. 

Mai est fait d'odeurs et de souvenirs que la pluie n'effacera pas.

pst : Allez, courrez voir le Passé d'Asghar Farhadi, vous en ressortirez ému, vivant, impressionné par le jeu des acteurs et de Bérénice Bejo. Ce film renferme des dialogues magnifiques et une scène qui m'a boulversé entre un père et son fils dans le métro. "Un film sur la crête des sentiments" dit Pierre Murat, c'est exactement ça.