20 janv. 2012

Le jour des pêches




Je pourrais décrire exactement ce qu’il y avait sur la table de la cuisine. Les pêches pelées, le lait et la crème sortis, le bruit de la sorbetière. Il faisait très chaud et j’ébouillantais des pêches à la peau douce  et rose pour faire le célèbre dessert de monsieur Escoffier. Tu jouais sur le coffre à bois avec tes marionnettes. Tu te racontais une histoire avec les chèvres et le loup. Je te parlais des amandes effilées  qui viendraient décorer nos coupes de glace.
Une heure après,  si un visiteur était entré dans la maison, il aurait trouvé cette table en désordre. Le lait et la crème abandonnés, la sorbetière arrêtée et les pêches à moitié pelées dans un saladier.
Entre temps, il y a eu le médecin, l’appel aux urgences, le doudou pris à la volée et l’arrivée dans cette chaude nuit d’été dans une chambre d’hôpital. 4e étage, chambre mèrenfant.
Dans la voiture à vive allure, j’espèrais que j'avais arrêté le feu sous la casserole.
Tout est allé si vite. Ces petites tâches rouge sur ton corps qui ne partaient pas depuis quelques jours. Ces tous petits points qui m’inquiétaient. Purpura ça rime avec Melba, ça nous a fait rire pendant ta prise de sang. Les médecins, eux, ne riaient pas.
Tu dors maintenant.
Tu dors et je regarde tes joues roses et douces comme des pêches. Tu dors et je pleure enfin. Les mots du médecin au visage fermé tournent dans ma tête. C’est grave, rare et mortel. Les trois Parques se sont invitées toutes seules au dessert, ces salopes.
Dors mon petit, cette nuit, je convoquerais la mémoire des morts et des vivants, la force des mères depuis la nuit des temps. J’irais, j’avancerais pas à pas  et je sentirais leurs bras  me porter les jours de fatigue et de découragement.
Cette nuit de juillet, je parle aux étoiles et à Dieu, je crie ma colère. Je crie et aucun son ne sort.  Maintenant je sais, je comprends, « le sol qui s’ouvre sous vos pieds » ... Mais je ne tomberais pas mon ange, on restera à la surface coûte que coûte, on apprendra l’art de la joie.
Dors mon petit, mon bébé aux joues  de pêches. Je connais non loin d’ici un village avec une résurgence. Une rivière souterraine qui jaillit  en gros bouillon. Tu verras, la maladie on fera avec, elle sera là, souterraine,  silencieuse, mais n’empêchera pas la vie de jaillir. Il suffira de tendre l’oreille, d’écouter d’où vient le bruit de l’eau vive.
Je t’écoute respirer, comme quand tu étais un tout petit bébé. J’écoute ton souffle et j’entends des notes de violoncelle au  loin, les fenêtres de la chambre mèrenfant ouvertes.  Les notes m’enveloppent. Je t’apprendrais ça, le pouvoir de l’Art pour vous transporter loin de la douleur et du froid, de la solitude et les Parques.
Tu dors et j’embrasse doucement tes joues. Je leur donne l’ordre d’être toujours chaudes et douces. Cette nuit, j’ai basculé dans le pays des vieilles folles qui courent la lande avec leurs cheveux au vent et qui écoutent  siffler le vent. Celles qui, pour tout remède, marmonnent des formules magiques et invoquent les esprits.  Mon remède sera la joie. Mon remède sera l’amour.


Edit :  ça fait 3 ans que Marius vit avec un foie réparé. Le 20 janvier est dans notre famille le jour de la Gratitude.